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Le coût invisible de l’hyper-engagement

  • 8 févr.
  • 5 min de lecture

Quand l’engagement professionnel intense rencontre la parentalité



Il est 19h45 lorsque vous fermez enfin votre ordinateur.

La journée a commencé tôt, parfois avant 8 heures, et elle a été dense, fragmentée, exigeante, ponctuée de décisions à prendre, de tensions à contenir, de responsabilités à assumer sans toujours pouvoir les partager. En rentrant chez vous, vous savez déjà que le temps passé avec vos enfants sera compté ce soir : demain il y a école, peut-être encore des devoirs à terminer, une douche à gérer, un coucher à accompagner dans un timing serré.

 Vous passez la porte, et votre enfant vous regarde avec cette simplicité désarmante et vous adresse un:

« Tu joues avec moi ? »

 Vous répondez oui, évidemment. Parce que vous savez que ces moments sont précieux, parce que vous êtes conscient que le lien se nourrit aussi de ces instants apparemment ordinaires. Et pourtant, intérieurement, vous le sentez : les dossiers ne sont pas fermés, les réflexions continuent de tourner en boucle parfois, les onglets restent ouverts.

Votre corps est là, mais une partie de votre esprit est encore ailleurs.

 On parle souvent d’engagement professionnel, de leadership, de responsabilité, de performance, mais on parle beaucoup moins, en revanche, de ce que cet engagement coûte dans la durée. Non pas en termes de coût financier ou social, mais de coût humain : mental, émotionnel, relationnel. Ce coût existe pour toute personne très investie dans son travail, mais il devient plus silencieux, plus complexe, lorsque l’engagement professionnel intense se conjugue avec une autre responsabilité majeure : celle d’être parent.

 Cette réflexion, n’a pas vocation à juger les dirigeants ni à opposer travail et parentalité. Il ne s’agit pas de dire qu’il faudrait faire moins, autrement ou différemment.

La question est plus fine, plus exigeante et je vous la pose: 

Que se passe-t-il réellement lorsque l’engagement professionnel est élevé, durable, et qu’il cohabite avec la parentalité ? Que peut-on en faire, concrètement, sans se trahir ni se sacrifier ?

 

Hyper-engagement : une réalité structurelle, pas un défaut

Lorsque je parle d’hyper-engagement, je ne parle ni d’excès ni de dysfonctionnement, mais d’une réalité spécifique, observée, vécue, et largement partagée par certains profils professionnels.

Il existe bien sûr de nombreux professionnels engagés et consciencieux, mais l’hyper-engagement concerne plus particulièrement les dirigeants, les entrepreneurs, les indépendants, les cadres stratégiques : celles et ceux qui portent des décisions structurantes, des responsabilités humaines lourdes, des enjeux financiers parfois vitaux, et, dans certains cas, la continuité même de leur structure. Et vous le savez mieux que moi, il est parfois difficile de ne pas s’y perdre.

Dans les grandes organisations, une partie de cette charge est répartie, filtrée, hiérarchisée. Dans les TPE, les PME ou chez les indépendants, tout converge souvent vers une seule personne. Cette posture n’est pas nécessairement liée à l’ego ni à une incapacité à déléguer et elle est très souvent structurelle.

Bien que ces dirigeants sachent parfaitement que sans leurs équipes, leurs collaborateurs, ils n’en seraient pas là. Ils le disent, ils le reconnaissent, et ils l’assument souvent mais reconnaître la valeur des équipes n’annule pas une réalité fondamentale : certaines décisions, certaines tensions, certaines responsabilités restent portées seules.

C’est à cet endroit que s’installe cette solitude spécifique du dirigeant, discrète, peu verbalisée, mais profondément coûteuse dans le temps.

L’hyper-engagement n’est donc pas un problème en soi. Il est même fréquemment une force, un moteur, un facteur de réussite. La difficulté apparaît lorsque cette intensité devient permanente, sans espace de régulation, sans possibilité de récupération.

Son coût est parfois élevé et difficile à regarder en face néanmoins, il est réel et systémique.

 

L’entreprise comme engagement affectif

Il existe une dimension moins nommée mais qui revient systématiquement lorsque l’on écoute — réellement — les dirigeants. Pour beaucoup, l’entreprise n’est pas seulement un outil de travail ou une structure économique rationnelle ; c’est un projet dans lequel ils ont investi du temps, de l’énergie, parfois fait des sacrifices personnels importants, souvent dans une forme de solitude initiale.

 Certains le disent sans détour et la protègent bec et ongles:

« Cette entreprise, c’est mon bébé ! »

L’expression peut déranger, être jugée excessive ou mal comprise, souvent par l’entourage sur lequel se répercute le coût de l’hyper-engagement, mais elle décrit une réalité vécue. Lorsqu’un projet a mobilisé une part de l’identité, parfois du patrimoine, l’engagement dépasse largement le cadre rationnel : il devient affectif.

Ce n’est ni bien ni mal. C’est humain.

La question n’est donc pas de savoir si cet engagement est trop ou insuffisant, ni de chercher à le corriger, la question est de comprendre comment avancer avec cette intensité sans qu’elle n’engloutisse toutes les autres dimensions de la vie.

 

Charge cognitive et Capital Énergie Disponible®

De nombreux dirigeants utilisent spontanément cette image :

« J’ai l’impression d’avoir 150 onglets ouverts dans la tête en permanence. »

 Ce n’est pas qu’une métaphore : c’est ce que l’on appelle la charge cognitive, c’est-à-dire la quantité d’informations, de décisions et de sollicitations que le cerveau traite en continu. Questions RH, imprévus clients, mails urgents, décisions stratégiques, inquiétudes financières, et, bien sûr, tout ce qui attend au second plan.

Pour rendre cela intelligible, j’utilise une notion que j’ai appelée Capital Énergie Disponible®  : une métaphore opérationnelle qui désigne l’énergie réellement disponible, à un instant donné, pour penser clairement, réguler ses émotions, être présent à soi, aux autres et prendre des décisions ajustées.

Ce capital fonctionne comme un réservoir : lorsqu’il est élevé il offre de la marge, de la patience, du recul. En revanche, lorsqu’il est bas, bien que nous puissions continuer à fonctionner, nous sommes en réserve, en pilote automatique.

Notre jauge interne ne s’allume pas comme un voyant d’alerte. Elle s’exprime autrement : fatigue persistante, irritabilité, seuil de tolérance bas.


 Ce qui se joue avec nos enfants ?

 Les enfants, eux aussi, disposent d’un capital d’énergie et le leur se vide bien plus rapidement que celui des adultes. Ils accumulent des tensions tout au long de la journée et ont besoin d’un espace sécurisé pour les décharger. Cet espace, très souvent, c’est vous, précisément parce vous êtes sa figure d’attachement, celle avec laquelle l’enfant se sent en sécurité et pense pouvoir ouvrir les vannes sans danger.

Un peu comme vous, lorsque le réservoir de votre enfant est plein, la frustration passe. Mais lorsqu’il est vide son seuil de tolérance baisse, et lorsque le capital d’énergie du parent est lui-même bas, la décharge de l’enfant devient un déclencheur supplémentaire. Vous allez peut-être sortir de vos gonds pour un détail, sans même le vouloir, souvent en le regrettant par la suite.

Ce mécanisme est physiologique. En état de tension, le cerveau cherche une issue. Parfois, cette décharge se fait par les pleurs, parfois sur quelqu’un qui n’y est pour rien, simplement parce qu’il est là, proche.

La bonne nouvelle c’est que l’on peut réparer quand on se rend compte qu’on y est peut-être allé un peu fort. Mettre des mots, revenir, redonner de la présence, demander pardon.

La réparation est profondément structurante, pour l’enfant, pour le parent et pour le lien.

 

Être un parent inspirant

L’enjeu n’est pas d’en faire plus, mais d’être plus juste. La qualité de la présence fait toute la différence. Un enfant qui se sent vu, reconnu, considéré développe une sécurité intérieure, une confiance en lui, un sentiment d’importance. Il ne grandit pas avec l’image d’un parent absent, mais avec celle d’un parent inspirant.

Nous sommes les premiers modèles de nos enfants : non pas des modèles parfaits — et fort heureusement car imaginez la pression qu’ils vivraient ! — mais des modèles, humains. Avec des forces... et des faiblesses.

Si vous lisez cet article, si vous vous êtes abonné à mon podcast Déclic & Des Claques by EMF Développement, vous vous posez des questions et donc, vous faites déjà beaucoup. Un parent qui ne s’interroge pas n’est pas ici.

Ne vous jugez pas : réalignez-vous.

L’hyper-engagement est une force, et toute force a besoin de régulation pour rester soutenable. Il ne s’agit pas d’être meilleur, mais d’être plus présent, quand on est là.

Et c’est souvent à cet endroit précis que les choses changent et que tout commence.



—    Par Emilie MARTINS FILIPE

 
 
 

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